Les
PoèmEs

de Lisette Lombé, Poète*sse de Belgique de 2024 à 2026. 

Arizona

No comment sur l’ARIZONA et les 25 000 personnes ayant perdu leurs allocations de chômage début janvier 2026. 

Un mot sur l’image des robes rouges qui clôture ce poème.
En 2019, alors que je participais à un Festival de slam et de poésie à Moncton (Acadie), j’ai été durablement marquée par une action de dénonciation de meurtres non résolus de  femmes autochtones, faute d’enquêtes appropriées. Des robes rouges avaient été suspendues dans les arbres de l’université, chacune symbolisant une victime.
Autre motif. 2015, Bruxelles. Un homme que je ne connaissais pas, est venu m’aborder avant une lecture poétique. Il prétendait avoir un message à me transmettre de la part de mon ange gardien. Ce jour-là, j’ai ri mais j’ai noté ses paroles : « Avec ta robe rouge, tu as l’air assurée mais, dessous, tu restes fragile. Donne-toi une grande claque sur les fesses, cesse de douter de tes qualités, apprends à te faire confiance et fonce, maintenant ! »
2026. Couleur qui s’impose aujourd’hui pour un nouveau spectacle. Assumer le corps entré en périménopause. Assumer les auréoles de sueur. La lutte est ailleurs. Assumer que le désir et la rage peuvent tenir en un même tissu. Là. Exactement là.

 

Arrivera comme arrive un crépuscule d’hiver, un cavalier noir de jais. Et pour une fois dans l’histoire, cette couleur n’aura pas goût de malédiction ou de désespoir.  Ce cavalier portera costume caméléon. On le confondra avec les petits kapos ? à la solde du grand capital. Il parlera leur langue mais, sous la doublure des mots, trépignera le sens premier d’avant le dévoiement des droites. Sa solitude rassurera. 

Cachette des peuples pressés 

jusqu’au seuil de pauvreté. 

Seule son épée trahira sa mission.

De mousse et de lierre. 

D’amour des différences et de papier de verre. 

 

Rimes des régimes autoritaires 

au garde-à-vous des abymes de la générosité. 

 

Idiotie des systèmes de prédation. 

Court terme. Rapaces en costumes du dimanche. 

Camisole du sensible. Cartographie de la résignation. 

 

Zones de nouveaux droits. 

Droit à l’aisance et à la joie des à-côtés. 

Droit à la familiarité de la beauté. 

Droit à la quotidienneté du regard tendre. 

Droit à l’horizon. 

Droit à la circulation des corps. 

Droit à la danse des âmes. 

Droit au deuil qui prendra le temps qu’il faut. 

Droit à la résurrection de certains rêves d’enfance. 

 

Observer les oiseaux et les orages. 

Observer la craquelure de diverses matières. 

Observer les indocilités de tous bords.

Observer la mort de chaque tyran ayant oublié comment meurent les tyrans. 

 

Non ! Intraitable non. Pugnace non à tout ce qui contrarie l’accolade des classes sociales. Tirs automatiques de l’austérité. Étrangers en épouvantails de l’inanité. 

 

Allocations n’est pas cadeau d’état. 

À redire et à redire. 

Téléphone arabe sous drapeau tricolore. 

Combien de gants noirs levés vers le ciel ? 

Combien de gilets jaunes ressortis des tiroirs et des mémoires ? 

Combien de robes rouges avançant vers la victoire de la rencontre ?

 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 25 000 + 

 

La première nuit est toujours la plus éreintante.
Tout encore à déchiffrer,
tout encore à comprendre.
C’est un travail,
de relier les signes entre eux,
une fois admis qu’aucune
révélation ne tombe du ciel.

Dans mon rêve, je nage dans un lac. Très sombre, ce lac. De la rive, on n’imagine pas à quel point une eau est habitée. J’évolue au milieu d’innombrables espèces. Je dois faire confiance à ma peau pour me guider. Des algues glissent sur mes mollets comme les herbes de certains chemins, en été. Et voilà qu’un poisson-chat, presque aussi grand que moi, s’enroule soudain autour de ma taille et m’entraîne dans un corps-à-corps qui serait une danse du vivant si ma vie n’était pas menacée. Le lac se vide et il ne reste bientôt plus que notre lutte dans la vase. On se maîtrise, on se paralyse. Étrangement, je n’ai pas peur. Ni de la masse gluante, ni des moustaches urticantes. J’ai l’avantage du sol. Mouvements répétitifs de la bouche. Ouverture. Enfoncer mon avant-bras dans la gueule de l’animal. J’ai oublié de dire que je porte un gant en latex jaune. Poing serré, je tiens la bête en respect, l’empêche de déployer sa tactique habituelle de soumission. Arme de la ménagère. Refus de l’enlisement, refus de l’asphyxie. Pas de vainqueur, pas de vaincue. Je n’ai pas peur.

La deuxième nuit n’est jamais décalcomanie
de l’image originelle.
Dans la poubelle,
l’autocollant mouillé par la langue de l’enfant
ne craint pas les tatouages éphémères.

Ça commence avec un gros plan sur un crotale géant. Je ne sais pas pourquoi je m’accroche au mot rêve, au lieu d’accepter le cauchemar. Je n’y connais rien en serpents. Je dis crotale parce que bruit de grelots et inconscient souverain. Je ne suis pas seule. Dans l’axe des crocs du reptile se tient, tout tremblant et interdit, mon fils cadet. J’avais oublié à quoi ressemble une pupille qui rencontre la mort pour la première fois. Morsure de l’insouciance. Squames d’infini. Et moi, rester réflexe pour la chair de ma chair. Bondir. Coincer un bâton en travers de la mâchoire du monstre. Entraver le mouvement du venin. Faire barrage. Défier. Me dresser contre. Me dresser entre. Me dresser pour. Je suis ta montagne. Je suis ton métal. Je n’ai pas peur. Je suis le sang chaud qui ne fuit pas. Je suis le sang-froid. Je suis la mère, colonne fière, qui forcera la mue des virilités écaillées. Je n’ai pas peur.

La troisième nuit est pour la lune.
Nos yeux n’ont pas besoin d’être brûlés
pour embrasser le mystère du monde.

Il n’y a jamais de juste milieu lorsque je rêve. Soit je ne me souviens de rien au réveil, soit tout tient, tout résiste. Il y a cette rue. Pas une ruelle, une rue, un matin, avec travailleurs et travailleuses qui filent droit. Il y a cet homme qui rit au moment où je passe devant lui. Il rit parce qu’il a l’âge de mon père et moi, celui de sa fille. Il rit parce qu’il vient de sortir son sexe de son pantalon pour me choquer et que ça marche. Personnage priapique, tentacule grasse et grossière qui lèche ma hanche. Il rit parce que je décampe au lieu de lui assener un coup de genou dans les couilles. Il rit. J’escalade un terre-plein. De là-haut, je peux voir l’homme jouer au bon père de famille avec ses enfants qui partent à l’école. Rage. Rage. Je me mets à le filmer avec mon téléphone. Que son visage soit partagé au plus grand nombre ! Je n’ai plus peur. Que la honte change de camp ! Je n’ai plus peur. Plis des songes. Téléportation de l’agresseur. L’homme se retrouve à ma hauteur, avec une gigantesque hache à la main. J’en saisis le manche. Bras de fer à l’issue incertaine. Si je flanche, la lame me coupera le front en deux. Plus peur. Plus peur. Et je repousse l’homme et je le fais reculer et je le fais ployer et plier et genou à terre et valet et vomi et larve et impunité ravalée. Dissolution du mâle problématique. Reprendre souffle. Inspirer. M’asseoir. Fermer les yeux. Penser aux femmes qui luttent. Du courage à revendre. Du cran. De l’opiniâtreté.

Penser que.
Les femmes qui luttent
devraient avoir le droit
de ne pas lutter
dans leur sommeil.

Congo-morgue,

Combien de vies contre une tonne de coltan ou de cuivre ?

Combien d’enfances dans tes blessures à ciel ouvert ?

Congo-chant de crécelles,

Aux pieds de qui s’agenouiller pour implorer la paix quand les dieux, eux-mêmes, jouent à la marelle avec tes dirigeants et les actionnaires de la planète fric ?

Congo-chaos,

Et si ce n’était pas humainement possible de pleurer pour plusieurs peuples génocidés en même temps ? Je veux dire avec la même rage. Je veux dire pendant autant d’années d’affilée. Et si nos cœurs étaient déjà trop criblés d’injustices ? Dans nos quartiers, dans nos quotidiens, dans la lie de nos élections. Et si la rareté des images documentées nous empêchait de nous mobiliser ? Fantômes de hurlements, contours flous de la souffrance, charniers recouverts de forêts.

Tropicale et si vaste, ta forêt.

Congo, Congo, je te pose ces questions comme pour retarder encore un peu la phrase dans laquelle il faudra admettre que la mort d’un Noir nous émeut toujours moins que celle d’un être plus clair.

Toujours excuses de la distance,

Toujours machette de la sauvagerie,

toujours luttes tribales,

toujours bon débarras.

Congo, tu es la gangrène et la sève,

le scandale et la graine.

Tu es l’épouvantail et le sous-sol tape-à-l’œil,

la nostalgie des léopards et la mangue juteuse de la débrouillardise.

Tatoué sur mon visage,

tu es ma cuirasse et mon mystère nu.

Congo, je voudrais trembler de froid sur ta montagne la plus élevée, dans le vêtement trop léger de l’imbécile qui ignore qu’il neige aussi en Afrique.

Tirer la langue. Goûter l’ostie-flocon.

Qu’un grand pardon me lave de mon impuissance.

Et que le choc de la candeur et de la quiétude

me fasse lâcher mon téléphone

enivré de minerais.

Main brûlée,

main gelée,

main coupée

du monde.

Et qu’à perte de vue,

volcans,

lactescence

et absence d’hommes.

J’avais bien remarqué que quelque chose clochait durant le souper.

Tu étais pâle, coquille vide, là sans être là.

Tu mangeais tes frites avec tes couverts et pas avec les doigts.

Disparus,

le sourire béat des jours précédents, les soupirs d’aise,

et le disque ambré de ton aura.

Qui a déjà connu la désertion des sentiments

après le tapage de la passion

reconnaitrait, entre mille, ce silence de la désaffection.

En entrant dans ta chambre pour te souhaiter de beaux rêves, mon cœur s’était comme détaché de ma poitrine, prêt à battre en renfort de tout ce qui se brisait en toi.

Ton lit semblait s’être métamorphosé en sarcophage.

Ta couette, couvercle de coton.

Ton visage, masque mort emprunté aux adultes plaqués sans raison.

Peut-être aurais-je été moins choquée de te retrouver recroquevillé en position fœtale plutôt qu’allongé comme une momie abandonnée dans le noir.

Je t’ai demandé comment je pouvais t’aider.

Tu m’as répondu que personne ne pouvait t’aider.

Qu’elle ne t’aimait plus.

Qu’elle sortait déjà avec un autre.

Dans les films, les mères prennent leur fils dans leurs bras, les serrent, les bercent comme au temps du nourrisson.

Et les fils se laissent faire.

Et les fils ne repoussent pas leurs mères quand elles leur disent :

Ça va passer, tu verras.

De ce côté-ci de l’écran, gestes tellement ankylosés, tellement malhabiles, tellement peu éduqués à l’élan.

Ce n’est pas rien d’affirmer que l’amour succède toujours à l’amour alors que, soi-même, on est en train de se matelasser contre la solitude.

Promesse pour deux.

Ta chevelure d’or, diadème de la détresse.

Tes larmes, petites comètes silencieuses sur tes joues.

Je suis là.

Voilà comment…
Voilà comment, de la manière la plus saisissante qui soit,
voilà comment nos thorax se sont, un jour, ouverts en deux.

Certaines d’entre nous parlent de bombes sous les os.
Certaines d’entre nous parlent de trou béant dans la poitrine ou de fosses abyssales.
Certaines d’entre nous parlent de grande déchirure dans le ciel,
de saisons inversées,
d’écorces qui se craquellent sous la pression d’immenses souffrances.

Moi, cet après-midi-là, j’ai vu des couleuvres sortir de leur nid.
J’ai vu les peaux luisantes.
J’ai vu le nombre.
Une bête pour chaque blessure.
Une bête pour chaque injure.
Une bête pour chaque abus.
Une bête pour chaque humiliation.
J’ai vu le nombre.
J’ai vu le grouillement et les convulsions.
J’ai vu la fuite rampante.
J’ai vu le coeur exsangue qui se libère.
J’ai vu la chair exsangue qui se libère.
J’ai vu la chaîne qui se rompt.

Certaines d’entre-nous, qui ont vu aussi,
certaines d’entre nous se sont foutues en l’air quand elles ont vu.
Parce que c’est violent, très violent, trop violent, l’irruption du vrai respect, l’irruption de rapports égalitaires, l’irruption de la tendresse, après des années de vie sous emprise.

Moi aussi, j’ai cru que j’allais crever.
Moi aussi, j’ai cru que j’allais devenir folle, que je ne survivrais pas à la déflagration.
Et j’ai voulu noyer cette femme que j’avais été pendant dix ans.
J’ai voulu noyer cette féministe qui se faisait traiter de pauvre fille par son fiancé,
qui partait et qui revenait se faire traiter de pauvre fille.
J’ai voulu noyer cette mère de famille qui se faisait jeter au sol,
qui partait et qui revenait se faire jeter au sol.
J’ai haï cette femme. J’ai haï sa crédulité. J’ai haï son inertie. J’ai haï sa gentillesse.
Je répétais : je ne sais pas qui est cette femme qui a accepté ça, je ne sais pas qui est cette femme qui a accepté ça.
Je pleurais dans les loges avant de monter sur scène.
Je pleurais dans ma voiture en allant faire les courses.
Je ne dormais plus. Je ne savais plus qui j’étais. Je doutais de mes propres souvenirs.
Je pensais les couleuvres immortelles.
Je pensais la douleur inguérissable.
Je pensais le thorax ouvert en deux à jamais.

Mais les soeurs, les soeurs de partout, les soeurs à chaque étape, les soeurs sous chaque étoile, les soeurs ont débarqué dans le game.
Dans mon dos, les pensées intrusives.
Dans mon dos, l’estime siphonnée.
Dans mon dos, le fil du marionnettiste.
Et les soeurs se sont appelées mes soeurs. Et mes soeurs m’ont aidée à étreindre cette femme. Et mes soeurs m’ont aidée à regarder cette femme avec bienveillance et à la serrer fort et à lui murmurer : tu as fait ce que tu as pu.
Oui, tu as fait ce que tu as pu !
Regarde comme tu es vivante, aujourd’hui !
Regarde comme tu es debout !
Comme nous toutes.
Comme nous toutes.

 

Dans une autre vie, j’ai joué le jeu.
J’ai rempli des caddies en respectant à la lettre des listes de fournitures scolaires.
J’ai collé une étiquette avec le prénom de mes enfants sur tout, absolument tout, ce qui leur appartenait.
J’ai recouvert des cahiers d’écriture avec un film plastique qui gondolait et chaque bulle d’air semblait dire de moi que j’étais une mère manquant de soin.
Je me suis distribué des gommettes rouges en amont des critiques.

Je me dis : Chacun son tour.
Je me dis : C’est dans mon dos.
Je me dis : Mes ados gèrent.

Et j’arrache ces mots
de la bouche de parents
qui ne les prononceront jamais.

Je pense à Fabian, 11 ans, tué le 2 juin 2025 dans un parc, à Ganshoren.
Je vois du sang dans l’herbe et nous ne sommes pas en guerre.
Je vois les roues d’une trottinette et elles sont minuscules,
comparées à celles d’un véhicule de police.
Je vois le ciel de Bruxelles qui se voile d’un nouveau visage.

Je ne suis pas là
pour reconstituer le déroulement des faits.
Je ne suis pas là
pour dénouer le faux du vrai.
Je ne suis pas là
pour me montrer prudente
en attendant les compléments d’enquête.

Je ne sais pas ce que c’est que de porter un casque et une visière entre soi et le monde.
Je n’ai pas besoin d’enfiler un gilet pare-balles pour travailler.
Je fraye avec des chefs de file mais pas avec des chefs de corps.

Poétesse, poétesse.
Ventre vide de sens,
je mange.

Je mange ceux qui me disent que la colère empêche le recueillement.
Je mange les joues blanches qui peuvent se payer le luxe de ne pas comprendre un refus d’obtempérer.
Je mange tous ceux qui me rappellent l’âge légal pour utiliser un deux-roues.
Je mange les cœurs nécrosés et double bouchée de celui qui a écrit : Il a joué, il a perdu.
Je mange les uniformes qui transforment des fonctionnaires en cowboys, les courses-poursuites, le sentiment d’impunité, les cagnottes qui soutiennent les accusés et les avant-bras mous de la justice.

J’écris je mange pour ne pas écrire je crache,
pour ne pas coller mon front
sur le front de ceux qui n’éprouvent rien
après la mort d’un enfant
et les renverser au sol.
Salive poétique
venue dissoudre l’inanité.
MANGER.

 
 

□ A □ B □ C □ D □ E

COCHE A si…

Ta langue est un boa. Constriction des réacs.
Pas besoin de venin pour l’attaque antifa.
Tu saisis, tu serres, tu avales et tu digères.
L’arnaque dissoute dans un acide pur et fier .

COCHE B si…

Ta langue est une friche qui taquine le béton.
Végétation anarchique, abris de mots-frelons.
Elle célèbre les gravats, les chardons et les ronces.
Hymne à l’abandon fertile sans passer par la défonce.

COCHE C si…

Ta langue est un match de basket en plein air.
Pas d’arbitre, pas de club, pas de chrono, pas de vestiaire.
Elle contre et elle chambre et elle feinte et elle danse.
Fair-play, elle plaisante entre l’attaque et la défense.

COCHE D si…

Ta langue est une caresse en lisière de sexe moite.
Salive intranquille en quête de mains adroites.
Elle raconte le pur plaisir, les jeux d’adultes et la sueur.
Elle s’approche des cœurs libres toujours par l’intérieur.

COCHE E si…

Ta langue est un refuge pour qui se sent oisillon.
Elle répare, elle nourrit, elle protège des nazillons.
Elle émeut, elle délivre, elle accueille le tremblement
comme une daronne solide réconforte ses enfants.

Vas-y ! Vas-y, le bras !
T’arrête pas pour moi !
Surtout, t’arrête pas !
Tourne, tourne.
Cherche la brûlure.
On s’arrangera avec l’épaule, demain.
On s’excusera pour la couture de la manche, pour l’arrachement, pour la souffrance, demain.
Vas-y, le bras !
Tourne, tourne.
Cherche la brûlure.
Étourdis les sentinelles du temps.
Tourne, tourne.
Et rappelle-toi de toi il y a dix ans.
Premières scènes, premiers slam, premières fois.
Comme tu étais fou, le bras !
Comme tu te foutais de tout !
Et des codes et des coulisses et des egos
et des concours et des embrouilles et des icônes
et des écoles et des sérails et des critiques
et des rimes pauvres déguisées en chics types.
Comme tu te foutais de tout, le bras !
Tu étais cascade, tu étais crachat de femme, tu étais castagne même.
Tu conduisais la colère, du ventre jusqu’à mon écriture.
Cliquetis de l’urgence.
Écrire la dèche, écrire l’injuste.
Écrire mensonge, écrire apnée.
Cliquetis de l’urgence.
Geste zombie de la patte noire.
Jeter corset, jeter craintes, jeter couple.
Chemin, chardons.
Cherche la brûlure.
Cherche la brûlure.
Et puis, plongeon inverse vers la bouche.
Le ventre, le ventre !
Et puis, pousser ce corps jusqu’au micro.
Le ventre, le ventre !
Souviens-toi !
Immenses vitraux dans le dos.
Souviens-toi !
Plus grand que toi dans chaque mot.
Souviens-toi !
Tu tremblais, le bras.
Tu tremblais.
Comme la cuisse tremble.
Comme le cou tremble.
Comme la rage tremble.
Tu tremblais, le bras.
Et aujourd’hui – je te connais le bras –
tu donnerais n’importe quoi,
un peu de sueur, un peu de souffle,
un peu de succès, un peu de flouze,
n’importe quoi, pour retrembler encore une fois de ce tremblement-là.
Vas-y, le bras !
Tourne, tourne.
Cherche la brûlure.
Tourne, tourne.
Regrette rien, le bras ! Regrette rien !
Bras assagi n’est pas bras soumis.
Bras apaisé n’est pas bras croisés.
Bras se reposant n’est pas bras ballant.
Personne ici pour te souhaiter la guerre d’usure des organes.
Personne ici pour te souhaiter les tranchées dans le sommeil.
Personne ici pour te souhaiter la solitude des transfuges.
Plus besoin de crâner, le bras !
Tourne, tourne si ça te fait du bien, mais ne tourne pas juste pour prouver que tu peux encore tourner.
Plus besoin de crâner!
Plus besoin d’occuper le terrain de la torche vivante.
Plus besoin de dégainer les armes pour protéger le cœur.
Plus besoin de mouliner pour échapper à l’attachement.
Tu as dix ans de plus, le bras.
Tu peux laisser tes tatouages être lus.
Ta peau nue, indéfendue.
Ta beauté, bue.
Tu as dix ans de plus, le bras !
Désormais assez solide et assez souple que pour laisser tes parents vieillissants venir se blottir sous le voile de l’aisselle.
Tu es le nid, l’ultime refuge.
Tu es l’écoute.
Tu es le lieu où le passé se déleste de ses dettes.
Tu es le papier, tu es la brindille, la possibilité de pardons.
Tu es le retour au bercail, le retour au sein, la réparation.
Tu es le Congo et la Belgique, la Belgique et le Congo.
Bercer, le bras !
Bercer, bercer.
Petits coups de becs.
Bercer, bercer.
Bienvenue les parents-oisillons !
Petits coups de becs.
Bienvenue les racines !
Bienvenue les larmes !
Bienvenue le calme !
Bercer, bercer, bercer.

JE DANSE

langue loque,
piment de la première strophe,
ligne de sueur sous mon poumon politique,
bracelets de cheville en verre pilé.
Piétiner toute poésie qui ne saignerait pas assez.

JE DANSE

robe blanche, linceul de l’éveil,
épaules recouvertes de pollen.
Ma mère dit que ça ne se fait pas, quand on a des voisins,
de faire sécher ses petites culottes dans le jardin.
Et je la crois.

JE DANSE

invitation sans carton Bristol
pour l’ado qui faisait tapisserie pendant les slows,
invitation à ne pas craindre la solitude.
Tu apprendras que beaucoup jouent à être ensemble
le temps d’une salve ou d’une vie.

JE DANSE

privilège des deux jambes, intérieur cuisses irrité,
me cogne les mollets à mon canapé bon marché,
éclats de rire de ma fille.
Rêve que mes parents ne se marchent plus sur les pieds
pour leur dernier tour de piste.

JE DANSE

et les paons qui bataillent en moi
et les plumes et la frime et la séduction facile
et le claquage du grand écart entre le jour et la nuit.
Cœur plaquant
sous les matières synthétiques.

JE DANSE

sexe nu sur ton visage,
époque révolue de la honte,
cavalière,
ta bouche, mes lèvres,
horizons moites, nouvelles perspectives.
Tu ne me bois pas.
Tu me vois.

 

Mémoires friables.
Fenêtres ouvertes.
Vent frais sur nos fronts.

Seconde de silence
juste avant les applaudissements.

Vingt heures pile.

Encouragements censés s’envoler vers le personnel soignant
mais élan inverse de l’hélium.
Ballon d’espoir qui se dégonfle au pic des contaminations,
retombe sur le flanc,
à côté d’une haie
de déshonneur.

Enfants qui jouent aux petits caïds sur les balcons,
se moquent des chiens qui aboient et des passants.

Et voilà que nous nous promettons,

dociles rebelles,

que lorsque le masque ne sera plus obligatoire,
le travail en distanciel plus obligatoire,
rester chez soi plus obligatoire,
nous nous promettons
que nous exhiberons
notre peau
luisante,

moiteur des trottoirs,
tendresse en étendard,
assise des nouveaux engagements,
lenteur des arbres,
refus des torrents d’ordres contradictoires,
braquage de l’isolement.
.

Promesses, promesses.
Nous nous promettons

mais savons-nous seulement
ce qu’est une mue ?

DEMANDEZ-MOI pour qui je voterai aux prochaines élections, pour qui j’irai glisser dans les urnes le ticket gagnant du futur de mes enfants
et vous comprendrez le mot CONFIANCE.

DEMANDEZ- MOI pardon pour la gauche guimauve, pardon pour la droite draculesque, pardon pour le ventre fourre-tout du centre, sincèrement pardon
et vous comprendrez le mot COURAGE.

DEMANDEZ-MOI combien de couleuvres, combien de sornettes, combien de gouttelettes de spermes ou de sottes promesses j’ai avalées depuis mon adolescence
et vous comprendrez le mot DOMINATION.

DEMANDEZ-MOI à quelle heure mes tantes se lèvent, à quelle heure elles se pressent dans les transports en commun, à quelle heure elles soignent leur dernière patiente
et vous comprendrez le mot INTÉGRATION.

DEMANDEZ-MOI combien de fois mon tendre père a revu ses parents, congolais, entre le jour de son arrivée en Belgique et le jour de ses quarante ans
et vous comprendrez le mot PATRIE.

DEMANDEZ-MOI d’où je tire ma nostalgie pour les attrape-mouches suspendus au-dessus des nappes cirées et pour les soupers en boîtes de conserve
et vous comprendrez le mot PEUPLE.

DEMANDEZ-MOI pourquoi je reprends le sport sur le tard, pourquoi cette reconquête de souffle, pourquoi le couteau de la jeunesse toujours entre les dents
et vous comprendrez le mot ENGAGEMENT.

DEMANDEZ-MOI si j’aime et si je suis aimée, comment j’aime et comment je suis aimée, pourquoi j’aime et pourquoi je suis aimée,
et vous comprendrez le mot DIVERSITÉ.

DEMANDEZ-MOI pour les couleurs de la citoyenneté, des cités et des forêts, pour la parole démaquillée des obligations de résultats, pour les décisions qui ne se prennent plus aux abois,

DEMANDEZ-MOI pour les manches retroussées des poèmes, pour la gratuité de l’aube et des soins, pour le cordon ombilical et pour le cordon sanitaire,

DEMANDEZ-MOI pour la débrouille des daronnes, pour les rustines invisibles de la nation, pour les bravades du sort, pour l’insoumission, pour la sueur et pour les brèches

ET NOUS PARLERONS ALORS LE MÊME LANGAGE.

Comme un harpon,

planté droit dans le carré de chair le plus vulnérable

d’une bête se croyant à l’abri de la voracité des hommes,

voilà que se sont mises à déferler,

sur mes sages journées,

les images de ces enfants

bien plus jeunes que la plus jeune de mes enfants.

Ai tenté d’éviter mâchoire du haut qui tremble
et mâchoire du bas qui tremble dans l’autre sens.
Ai tenté d’éviter foyers gravats civières cendres visages poussière vivres balancés du ciel bombes ruades réflexes de survie affolement filets de sang morts décomptes vertige otages fantômes chiffres documenter documenter attaques noms prénoms familles fosses hôpitaux de fortune frontières peau de chagrin danser tomber sol larmes sept octobre faillite collective militaires rapine selfies jouets lingerie bijoux barrages corps documenter outrages documenter linceul international documenter une jambe au lieu de deux un bras au lieu de deux un parent au lieu de deux alignement alignement minuscules draps blancs.

Ai tenté,

quelque part entre bonne et mauvaise conscience.

Ai tenté d’éviter

mais déjà déroute,

mais déjà désastre,

passés de la rétine à la moelle sensible.

Un enfant,

le redire,

bien plus jeune que la plus jeune de mes enfants,

partage sa ration de nourriture avec un chien.

Division du dénuement.

Un autre,

à plat ventre dans la boue,

boit l’eau d’une flaque.

Soif de justice.

Un autre dit : « Ton père est un martyr »

Orphelin automate.

Petites mains pinces de crabe.

Sphincters ouverts.

sous la vareuse de foot,

un cri cherche sa voix.

© AFP

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