Les
PoèmEs

de Ruth Lasters en tant que Poète de Belgique. 

NÉTIQUETTE à l’attention des parents de jeunes en âge scolaire

Chers parents,

Voici mon nétiquette pour la nouvelle année scolaire.
Ou en d’autres termes: quand vos messages mériteront-ils une réponse
et quand iront-ils aux oubliettes. Eh bien, quand tout l’azur attentionnel
sera aspiré dans les hélices du tanker qui arbore le nom de
votre enfant, le vôtre, vôôtre, vôôôtre et le reste íl-ííl-íííííl peut aller se faire – les mouettes
crient toujours cahincaha juste après les vacances.
Oh que oui! Je pose mes propres conditions de travail comme enseignante.
Mars attaque, septembre oblige un regard limpide, un départ lumineux.

Je vous en prie, ne vous sentez pas concernés si vous appartenez à la masse
de ces aimables parents qui envoient une question courtoise, de temps en temps.
Grand merci! Vous êtes la pomme sur notre bureau. Vous êtes le robinet rouge
du SipWell pour le thé de survie le vendredi, 8e heure de cours.
Par souci de clarté, je vais tout reprendre, patientez, redémarrage.

Cher parent bulldozer,
vous qui, à l’inverse de la majorité des gens,
vouez les directions et les collègues à la ruine avec vos mails de réclamation,
vous qui nous mettez le couteau sous la gorge pour une attestation à tout prix notée A comme
Arrachée de force. Vous êtes une colonne de photocopieurs hors service
qui grincent jour et nuit sur une plaine crayeuse, une perte d’énergie astronomique
aux dépens des autres jeunes: oui, ceux-là, ils existent bel et bien.
(Et non, votre enfant ne peut pas juste pincer ses camarades en classe pour vérifier s’ils sont
bien réels.)
Vous faites partie des voleurs de ce qu’il y a de plus précieux au monde: l’égalité des chances
à l’école, pour tous. Vous élevez votre enfant plus haut qu’il n’y a de marches à Montmartre
pour juste le super-
lativiser, et qu’ensuite il s’écrase en dégringolant de chaque degré de comparaison.
Vous êtes la troisième cause majeure de la vague de burn-out et de la pénurie d’enseignants.

Mais en même temps, madame/monsieur, bête noire de notre corps, vous êtes en quelque sorte
on ne peut plus innocent. Vous ne faites que ce qui vous paraît le mieux pour votre fils * fille.
C’est la fourmi ministérielle qui doit protéger sa colonie du vol du sucre.

NÉANMOINS, DE LA NÉTIQUETTE ESSENTIELLE
Si un seul de vos mails, adressé à qui que ce soit dans notre équipe,
contient une injure ou un relent de chantage,
j’ignorerai votre prose toute l’année scolaire, je vous le jure. Clic, corbeille.
Ah oui, et des messages justement signés de votre main savante
envoyés après 17h00 ou pendant le weekend: oups, supprimés sans même les lire.
DE LA MÊME MANIÈRE QUE S’APPLIQUE DANS LES T.G.V. UNE TOLÉRANCE
ZÉRO AUX PASSAGERS MANQUANT DE RESPECT AU PERSONNEL DE BORD.

Cette charte de nétiquette sera, on s’en doute, bientôt REMPLACÉE PAR LA VERSION
OFFICIELLE DE LA MINISTRE QUI FORTE DE SA RICHE EXPÉRIENCE
D’ENSEIGNANTE EN COMPRENDRA L’URGENCE.
À présent, je vais boire mon premier thé de l’année scolaire avec mes magnifiques collègues.
J’hésite encore entre Jasmin Rosée du matin et Earl Grey Pomme. Espérons que la boite
Sortie de Crise restera fermée pour tout le monde jusqu’à la mi-octobre au moins.
Bonne rentrée!

–

Traduit par Pierre Geron en collaboration avec Katelijne De Vuyst et Danielle Losman.

Plus tard, o mon amour, les zèbres règneront sur cette terre.
Eux, les maîtres de l’art de manger, boire, trotter entre les lignes
par-dessus tout préjugé et tout malentendu.

Et de la côte jusqu’à nos villes, ils avanceront
en troupeaux, conciliant tous les extrêmes avec leur robe
à contrastes vifs.

L’herbe terne des champs de bataille, ils en auront tant brouté
que finalement un zébreau rayé gris naîtra, nuance
sur pattes, que la paix mondiale
acceptera enfin de chevaucher. Tu crois ? Vraiment ? Oui, sûr et certain.

Ne crains-tu donc pas
que précisément, la nuit, les dictateurs ne comptent des zèbres et pas des moutons,
eux, spécialistes de la pensée en noir et blanc, divisant tout et
tout un chacun en partisans et opposants ?

Comme si les tyrans comptaient pour s’endormir, eh bien non, tête de nœud.
Cette sensation de tomber quand on rêve, qui nous est à tous familière,
nous prend parce que quelque part au loin, un despote,
malgré tous ses actes odieux,
s’assoupit sans problème, pas vrai ?

Ne se pourrait-il aussi qu’un zèbre naisse
chaque fois que là-haut un enfant divin,
ayant comme devoir la théorie des diagrammes de Venn,
refuse
d’hachurer l’intersection de ce qui lie tous les humains: besoin de sécurité,
de reconnaissance, de tendresse. 

Tant de choses sont possibles. Mais jure-moi plutôt, jure-moi, mon amour,
que, si mon troupeau de pensées-nous-contre-eux revient à la charge,
de ta main, de ton cœur-tous-différents, de ta grande veine, tu le nourriras de teintes
de gris. Et embrasse-moi alors, sans clair de lune et sans
sucre, juste noir mais sans
angoisse parce que la nuit tous les zèbres
sont gris
. 

–

Traduit par Katelijne De Vuyst, en collaboration avec Danielle Losman et Pierre Geron.

Et nous ? Tu crois qu’ils vont nous offrir une meilleure protection
depuis le vol du Louvre ? Une centaine de caméras flambant neuves
s’installent à Paris et plein de mesures d’urgence. Hé oui, nous sommes au courant.
Nous, coquilles bivalves, ne sommes pas sourdes. Grandes-ouvertes
c’est ainsi que Broodthaers nous a cuites avant de nous déclarer œuvre d’art.

Moulia de Bernique et Cathy Coquillette là-bas pensent
que l’on va venir vite fait placer des vitres blindées munies de détecteurs
autour de la Grande Casserole. Mouais, leur chair,
Marcel l’a arrachée toute crue. Oh Aïe ! Dégâts côté charnières.
Plus de prise sur rien, et oui, on l’attend déjà un peu plus tôt, Godot.

Ali À l’Ail de Bouillabaisse hurle parfois du fond
de notre casserole : « Nous sommes les joyaux de la couronne de l’art critique,
‘les écrins de la libre parole’ comme disait Marcel lui-même. »
Nous laisser sans défense, c’est vraiment le monde à l’envers
when art becomes Arc de Tr(i)ump et les fauteuils de régisseur carnivores.
Ils se replient  d’un coup sec et tchac, un cinéaste russe sceptique a disparu.

Les demoiselles Au Vin, là tout au bord (après une telle préparation,
on n’est plus jamais vraiment « nature », sobres)
veulent justement que notre casserole soit volée de façon spectaculaire
(avec esquive acrobatique des rayons infra-rouges etc…)  pour être ensuite
vidée sur la tête d’un despote qui grâce à nous, espérons-le,
se souviendra de la mer, de l’eau, source unique et primale
de tout et de chacun, notre origine commune.

Tant que nous aussi, on ne nous protège pas, nous, les ambassadrices de l’art libre :
on fait grève ! Chaque jour, nous nous fermerons d’une fraction de millimètre
supplémentaire en solidarité avec tous ceux que l’on réduit au silence.
Les journaux afficheront bientôt en Une : « CÉLÈBRES MOULES
MYSTÉRIEUSEMENT CLOSES ». Avec tous les mollusques de la terre,
mais pas avec les moules de Broodthaers !

–

Traduit par Danielle Losman, en collaboration avec Katelijne De Vuyst et Pierre Geron.

Hé psst, je vous filerais bien les questions
de l’examen de citoyenneté belge bientôt obligatoire pour chaque Belge,
du plus récent au plus ancien (peut-être n’est-ce
qu’une rumeur, mais quand même). Alors, approchez-vous :

Pourquoi Magritte n’a-t-il pas allumé la pipe de son tableau célèbre ?
Pourquoi ne sort-il aucune fumée de la célèbre pipe de Magritte ?

Pour réussir l’épreuve vous devez bien sûr
signaler la question piège qui vous est posée,
dire

dans une des langues nationales au choix: Dies ist keine Pfeife. Cela, vous l’aviez
déjà compris, natuurlijk. Mais passez le mot aux arrivants, aux espérants
peut-être échappés à un dictateur
qui ne fume ni art ni paix, juste sa gloriole de potentat
séchée sous son propre soleil.

Pour faire un bon score il vous faudra ensuite demander à haute voix
ce que l’examinateur entend au juste par l’absence de « fumée » :
de la simple fumée de tabac ou de la fumée noire-jaune-rouge

de défilé mêlée aux embruns du Zwin, au brouillard de la frontière linguistique, aux volutes voilées
de la rue de la Loi et à la belle brume de la Vallée de la Hoëgne
comme si mille moules menaient une conversation nébuleuse
sur l’importance de s’ouvrir ensemble, à la vapeur assaisonnée.

A cet instant seulement – mais une fois encore, dites-le, zeg het voort afin que ceci
ne reste pas une épreuve d’une absurde simplicité
pour une absurde minorité – et pas avant, répondez:
Magritte n’a pas peint de fumée
want om de pijp aan te steken il se fia
à l’étincelle de chaque Belge intrépide, courage
civil, joie de vivre, lichtheid/légèreté stratifiée


Leonidasiée –
VERBODEN DE MARSEPEINEN FRAISES TE ETEN !
LES FRAISES EN MASSEPAIN SONT VOOR ALTIJD GERESERVEERD

à Tom Lanoye, Amélie Nothomb, David Van Reybrouck et Lisette Lombé, beschermers van het vrije woord, protecteurs et protectrices de la liberté
d’expression.

Et puis, bien entendu, la seconde question d’examen: Alors, c’est quoi au juste
si ce n’est pas une pipe? Pas d’hésitation ici. Avec assurance faites pivoter
la reproduction d’un quart de tour et répondez : C’est un point d’interrogation
en miroir


ou bien Magritte qui nous dit : un Belge (même un Premier ministre
initialement favorable à la scission) ose se regarder en face et se remettre
en question.

–
Traduit par Pierre Geron, en collaboration avec Katelijne De Vuyst et Danielle Losman. Les segments ici en italique sont en français dans le texte original.

© Koen Broos

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